Et si notre héritage de « Chasseur-Cueilleur » était un malentendu ?
Un jour, je reçois un message :
« Bonjour, nous organisons un podcast sur l’alimentation.
L’idée : un échange entre une diététicienne spécialisée dans l’alimentation végétale et un carniste.
Seriez-vous intéressée ? »
Sur le papier, c’était stimulant. Un débat d’idées, une occasion de parler du végétal autrement, de confronter les points de vue, avec bienveillance et rigueur scientifique. Exactement ce que j’aime faire.
Mais, avant de répondre, j’ai fait ce que tout(e) professionnel(le) consciencieux(se) fait : j’ai cherché qui étaient les organisateurs... Et là, j’ai découvert un autre univers.
Le projet de podcast était porté par une équipe issue du biohacking — ce mouvement qui prétend « hacker » la biologie pour « améliorer » le corps.
En creusant, je découvre un monde à double visage :
Je tombe sur des projets d’auto-expérimentation, de jeûne extrême, de compléments « nootropiques » censés stimuler le cerveau, et même des implants électroniques pour mesurer la glycémie ou le sommeil.
Un univers où la santé est réduite à des chiffres et le corps à une machine à optimiser.
Et moi, je crois à la biologie du vivant, pas à la biologie du contrôle.
En explorant ce mouvement, je comprends à quel point il a infiltré le discours sur l’alimentation. Tout y est :
L’Institut Pasteur, dans son article « Jeûne intermittent : nettoyage cellulaire et meilleure santé ? », explique que le jeûne peut stimuler l’autophagie — ce mécanisme naturel de « nettoyage » cellulaire. Mais les effets varient selon l’âge, le sexe, le mode de vie et l’état de santé. Et sans accompagnement, il peut provoquer fatigue, carences, troubles du comportement alimentaire.
Ce n’est pas la science qui dérape, c’est la manière dont on la récupère pour vendre une illusion de contrôle.
Plus je lisais, plus je ressentais un malaise.
Cette vision de la santé me semblait à l’opposé de ce que je défends comme diététicienne : le respect du corps, la connaissance de soi, la bienveillance.
Le biohacking promet l’ « autonomie biologique », mais il cultive souvent une autre dépendance : celle à la mesure, à la perfection, au résultat. Et dans le contexte d’un débat sur l’alimentation végétale, ce cadre me posait un problème éthique. Car l’enjeu n’était plus de parler de santé ou d’écologie, mais de confronter deux idéologies dans un décor de compétition.
Et la santé, à mes yeux, n’a rien à faire dans une arène.
J’ai donc décliné l’invitation. Poliment, simplement, mais fermement. Parce que la santé n’est pas un show. Parce que la science n’a pas besoin de marketing pour être entendue. Et parce que parler d’alimentation, c’est parler de valeurs humaines, d’écologie, d’éthique animale — pas de performance ou d’ego.
Je crois à la pédagogie, à la nuance, à la rigueur. Pas aux slogans qui opposent le « carniste » au « végane » comme deux camps irréconciliables.
La santé n’est pas un combat. C’est une conversation. Et elle doit se faire avec bienveillance, pas avec des microphones tendus comme des épées.
Cette histoire m’a rappelé une chose essentielle : la science du vivant ne se pratique pas dans les studios, mais dans la vie. Elle ne s’impose pas par le bruit, mais s’infuse par la clarté.
Le biohacking, avec ses excès, m’a fait prendre conscience à quel point nous avons besoin de remettre la science à hauteur d’humain. De rappeler que le corps n’a pas besoin d’être « hacké » : il a besoin d’être compris, nourri, respecté.
Et c’est ce que je continuerai à défendre, qu’il y ait un micro ou non.
Sources :